"Pour la lutte contre la douleur dans l'Océan Indien"

BICENTENAIRE DU

DISCOURS SUR LA DOULEUR

de Marc-Antoine PETIT

Chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu de Lyon.

Prononcé le 28 brumaire de l’an VII

soit le 21 novembre 1799.

Prononcé à l’ouverture des cours d’anatomie et de chirurgie de l’hospice général des malades de Lyon, en guise de testament professionnel devant ses élèves et collègues, et imprimé à la demande du public chez Reyman & compagnie éditeur (93 p.).

Trois exemplaires sont consultables sur place au fond ancien de la Bibliothèque municipale de Lyon Part-Dieu. Ils sont enregistrés sous les numéros : 362249, 361614, 361648.

Le texte est également reproduit dans son intégralité dans l’ouvrage de Jean-Pierre Peter – De la douleur – Editeur : Quai Voltaire Histoire.

Il est disponible sur le site Web : http://perso.infonie.fr/cordial/discdoul.htm.

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Aux amis de ma jeunesse et de toute ma vie …

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AMIS,

Je vous dédie ce faible essai ; c’est un conseil que m’a donné mon cœur. En le lisant, vous y reconnaîtrez le langage du vôtre, et des principes qui nous sont communs. Puissiez-vous, en acceptant cet hommage, éprouver autant de plaisir que votre constante amitié en a répandu sur ma vie.

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CITOYENS,

Je viens vous entretenir un moment d’un de vos ennemis ; de l’éternel ennemi du genre humain : d’un tyran qui frappe, avec une égale cruauté, l’enfance et la vieillesse, la faiblesse et la force ; qui ne respecte ni les talents, ni les rangs ; qui n’est jamais attendri par le sexe ou par l’âge ; qui n’a point d’amis à épargner, point d’esclaves à ménager ; qui frappe sa victime au milieu de ses amis, dans le sein des plaisirs, et sans craindre l’éclat du jour plus que le silence des nuits ; contre qui la prévoyance est vaine, et la défense d’autant moins sûre, qu’il semble s’armer contre nous de toutes les forces de sa nature.

A ce fidèle tableau, vous m’avez tous compris ; vous avez reconnu l’ennemi de la félicité humaine, la douleur que je n’osais vous nommer. La douleur !

Loin d’ici, amis folâtres du plaisir, vos oreilles sont blessées par les accents de ma voix sévère. Eloignez-vous, hommes heureux, dont les yeux n’ont jamais su répandre des larmes, dont le cœur ne s’est point amolli sous l’impression de la douleur ; éloignez-vous, ou plutôt restez-tous ; en est-il parmi vous qui n’ait jamais goûté sa funeste amertume ? Ah ! J’en atteste vos souvenirs ! La douleur est le premier sentiment qui nous fait apercevoir la vie ; elle se mêle à tous les moments de sa trop courte durée, et l’on dirait que la nature avait besoin de l’opposer au plaisir, comme dans l’air que nous respirons ; elle a combiné, par un art heureux le germe empoisonné de la mort, avec l’aliment de la vie.

Soyez cependant sans larmes, vous qui daignez m’entendre et dont la sensibilité, peut-être est d’avance effrayée des tableaux que je vais offrir ; je n’en chargerai point les couleurs ; je ne viens point briguer le triste honneur de déchirer vos âmes : si en définissant la douleur, je m’arrête un moment sur les causes qui la produisent, et sur celles qui l’aggravent ; si je cherche à saisir ces différents caractères ; si j’étudie ses effets sur tous les organes du sentiment, dans tous les âges de la vie ; si surtout j’en examine les dangers et les degrés cruels, par lesquels elle amène le déchirement et la mort, je le ferai avec tous les égards, tous les ménagements que l’on doit à la sensibilité ; j’imiterai, autant qu’il dépendra de moi, les artistes savants, qui, ne touchant que des poisons, savent en faire sortir pour l’homme, ou le plaisir ou un bienfait.

Un moment je m’arrêterai sur l’espoir consolant d’en trouver le remède ; je le chercherai partout ; je le demanderai à l’expérience, à l’analogie, et surtout à la nature. J’en ferai plus encore ; j’oserai vous dire que la douleur est utile ; j’en accumulerai les preuves ; et si je ne vous entraîne pas par le sentiment de la vérité, je vous laisserai du moins celui d’une heureuse illusion.

Définition de la douleur.

La douleur est cet état d’âme qui comparant sa position présente à son passé juge que le corps éprouve, dans quelques-unes de ses parties sensibles ou dans son ensemble, des déchirements ou des altérations qui en dérangent l’harmonie.

Causes immédiates et prochaines.

Pour concevoir la production de ce sentiment pénible, il faut donc admettre nécessairement :

1° l’existence d’une cause d’irritation dans quelques points de l’économie animale ;

2° son action sur des organes sensibles ;

3° et surtout une situation de l’âme, assez maîtresse d’elle-même pour pouvoir en ressentir et en apprécier les effets.

Causes externes.

Les causes possibles d’une irritation quelconque sont aussi multipliées que les objets qui nous entourent. Etre sensible, l’homme, placé au milieu d’eux, en reçoit des impressions de plaisir ou de douleur, selon leur manière d’agir envers lui, et les modifications de sa propre sensibilité. Leur action est agréablement sentie toutes les fois qu’elle est en juste rapport avec la délicatesse de nos organes, ou que ceux-ci ne jouissent pas accidentellement d’une vitalité plus grande que celle que leur assigna la nature ; mais si ce rapport est manqué, si leur action a plus de force que le tissu de nos parties a de résistance à leur opposer, alors l’irritation est produite, et l’impression qui la détermine prend, suivant les circonstances ; le nom de compression, de meurtrissure ; d’épanchement, de brûlure, d’écorchure, de piqûre de plaie (1) simple ou contuse, d’entorse, de rupture ; de luxation de fracture ou d’écrasement. Pour que de tels effets soient produits, il n’est cependant pas nécessaire que les objets qui nous touchent obéissent à l’impulsion d’une force bien grande ; il suffit souvent que la sensibilité de nos parties soit augmentée, ou que le degré de ton ou de tension dont elles doivent jouir soit porté au-delà de ses justes bornes. Le milieu dans lequel nous vivons, cet air dont le contact est si léger, qui porte la fraîcheur et la vie dans le sein qui le respire, devient pour un œil enflammé (2), ou pour un poumon malade, une cause d’irritation et de douleur ! La peau, frappée d’inflammation, se gerce ou se déchire sous l’effort le plus léger ; les muscles, les tendons les plus forts se rompent comme le verre fragile, lorsqu’ils sont surpris et frappés dans l’acte de leur plus violente tension ; les os les plus durs, enfin, offrent à peine quelque résistance à la cause qui tend à les fracturer, lorsqu’un vice vénérien, scorbutique ou cancéreux a porté jusque sur eux son impression délétère.

Causes internes

Les causes d’irritation que nous venons de rappeler, n’ont, avec l’économie animale, que des rapports indirects ; elles sont toutes extérieures et accidentelles ; elles n’entrent point dans les vues de la nature ; nous pouvons nous en garantir ; nous en avons les moyens ; leurs germes, ne se préparent point dans une obscurité dangereuse ; tous leurs effets sont sensibles, et l’art qui les combat a de plus grands succès à se promettre. Il n’en est pas de mêmes de celles qui se préparent en silence dans la profondeur de nos organes, et qui y sont chaque jour accumulé par les progrès naturels (3) de la vie, et peut-être plus encore par la manière dont nous en jouissons ; elles sont d’autant plus à redouter, que rien ne nous avertit de leur formation, et qu’elles restent inaperçues dans le sein qui les porte, jusqu’au moment où l’influence d’une cause active les livres à leur développement funeste.

Leurs effets sur les solides et sur les fluides.

Lorsqu’elles rendent leur existence sensible par des effets, il en résulte, pour l’économie animale, des états d’altérations différents, suivant qu’elles agissent sur les solides (4) ou sur les fluides. Dans le premier, il peut y avoir relâchement ou tension, spasme, constriction, rupture ; dans le second, engorgement (5), obstruction, corps étrangers, cours d’humeurs dévié, accéléré, suspendu ou supprimé, existence de diverses acrimonies, chaleur, froid (6), humidité ou sécheresse. Rarement ces états s’isolent assez pour exister seuls, ou pour n’affecter qu’un genre d’organes. Quelle que soit la simplicité de leurs éléments, ils ne tardent pas à se combiner entre eux, à former des complications dangereuses, à développer des causes d’irritation nouvelle, qui, symptômes aujourd’hui, devront être considérées demain comme causes, et fourniront à l’art des indications particulières.

Elles doivent agir rapidement.

Quelques grands que soient les changements qui s’opèrent alors, on ne peut les considérer comme causes d’irritation, qu’autant qu’ils se font avec une rapidité qui surprend la nature (7 ) ; la piqûre la plus légère, le corps étranger le plus petit, la distension ou le déplacement le moins sensible de nos organes, produisent souvent les effets les plus alarmants, tandis que, sous l’action insensible du temps, les viscères (8) les plus précieux se détruisent, les membres les plus importants se déplacent, les corps les plus volumineux s’interposent entre nos parties, sans que nous soyons avertis du danger par le sentiment de la plus légère irritation ; les fonctions se plient, sans effort, à ce nouvel état (9) , et le mal se perd ou s’atténue dans cette heureuse lenteur.

Leur siège : elles agissent sur des parties plus ou moins sensibles.

Il n’est pas indifférent à la production de la douleur et de ses différents degrés que les causes d’irritation s’appliquent à telle ou telle de nos parties ; douées d’une sensibilité fort inégale, cette faculté qu’elles ont de sentir n’obéit pas à tous les genres d’excitation ; ceux qui peuvent agir sur l’œil ou sur le nez sont sur effets sur l’estomac et sur la peau ; les os, les membranes et les tendons ne sont point émus par les mêmes moyens qui excitent dans les muscles ou dans les viscères, des convulsions ou des déchirements ; et c’est sans doute à cette difficulté de trouver ; pour chaque partie, son véritable moyen d’excitation, qu’est dû, en physiologie, ce blasphème de la nature vivante, qui suppose, dans l’économie animale, des parties dépourvues de toute sensibilité. A la vérité, les nerfs, qui en sont les seuls agents, ne peuvent se poursuivre et se démontrer dans toutes, et la manière dont ils y sont développés les rend susceptibles de sensations inégales et diverses ; mais le sentiment aigu de la douleur, qui n’en épargne aucune, qui s’y développe d’autant plus cuisant que la sensibilité s’y trouvait plus cachée, puisqu’alors elle ne peut être éveillée que par une irritation plus forte, prouve mieux que l’œil de l’anatomiste et que son couteau, que le droit de sentir est commun à toutes nos parties, et que la nature, en les rassemblant, n’a pas voulu faire siéger la mort avec la vie.

La sensibilité est plus vive aux extrémités des nerfs, surtout dans les plus petits.

Il est cependant, pour les nerfs eux-mêmes des circonstances qui peuvent faire varier la sensibilité dont ils jouissent : en général, elle est d’autant moins marquée, qu’on les irrite plus près de leur origine. Elle est excessive à leurs extrémités ; et quand, dans les expériences du galvanisme, on y place les points d’armature, les mouvements de l’animal (10) sont plus violents. Rien n’égale la délicatesse de ceux qui se terminent à la peau des lèvres ou des doigts, dans la rétine, dans la membrane de l’estomac ou des intestins, à l’extrémité du gland ou du sein. Un vésicatoire qui découvre un grand nombre de houppes nerveuses enflammées, en donne souvent la preuve cruelle. Je n’ai pu soulager que par l’extirpation les plus atroces douleurs qu’occasionnent certains ganglions nerveux que l’on voit se développer sous la peau (11); et l’observation a mille fois démontré que le tétanos accompagne moins souvent les plaies du cerveau que celles des extrémités. Par une suite des mêmes lois, les nerfs les plus petits doivent être les plus susceptibles d’irritation, parce qu’ils ont essentiellement plus de parties nerveuses que les gros, sans être enveloppés, comme eux, d’une gaine et d’un tissu cellulaire abondant, qui atténue toujours plus ou moins les impressions qu’ils reçoivent ; c’est ce qui rend plus pénible l’arrachement d’un seul cheveu que d’un plus grand nombre, et si insupportables certaines douleurs de dents, lorsque la carie qui les ronge a mis à nu le nerf délicat qui les pénètre. La vivacité de la douleur dépend donc moins de l’étendue de la partie irritée, que de sa nature ; on souffre moins d’une grande plaie dans les parties charnues, que d’un léger coup sur l’œil, ou d’une épine enfoncée sous l’ongle. Pouteau vit la luxation d’un os sésamoïde donner des convulsions mortelles ; Charles IX mourait, sans Ambroise Paré, de la légère piqûre d’un nerf du bras. Desant vit et calma, par le feu, les plus horribles convulsions, survenues pour avoir irrité, avec la pierre infernale, une petite tumeur près du méat urinaire. La douleur des dents est affreuse ; celle de l’oreille a produit le délire et la mort (12). Et j’ai vu trois malheureux succomber sous la masse de la douleur, après des brûlures superficielles, mais qui, avaient largement dénudé tout le tissu nerveux de la peau.

Chaque cause d’irritation a un siège qu’elle préfère.

Si les causes d’irritation pouvaient agir également sur toutes nos parties ; la vie serait à chaque instant compromise, ou la santé une chimère. Il suffirait du développement d’une seule, pour éveiller partout le sentiment de la douleur, et ce n’est pas ce que voulait la nature ; aussi, par une prévoyance admirable, a-t-elle, pour ainsi dire, marqué quels étaient, dans tels ou tels cas, les organes qui devaient souffrir. Le sang recèle le plus grand nombre de ces causes, ou s’en dépouille par les sécrétions ; les différentes espèces d’acrimonie, et la dartreuse surtout, portent plus volontiers sur la peau ; l’acrimonie laiteuse aime à errer dans le tissu cellulaire, les vices cancéreux et scrofuleux portent aux glandes, le rhumatisme aux muscles, la goutte aux jointures (13), la vérole aux membranes et aux os. Destinés à de plus nobles usages, les viscères sont frappés moins souvent ; les nerfs y sont plus enveloppés, la sensibilité moins vive ; son excès eût été nuisible à leurs fonctions ; les altérations qu’ils éprouvent amènent la défaillance ou la faiblesse plus que la douleur ; comme si, par un symptôme plus effrayant, la nature avertissait du danger plus grand qui la menace.

La tête est le siège des plus fréquentes douleurs.

La tête est, de toutes les parties du corps humain, la plus fréquemment douloureuse ; elle paie cher l’avantage de loger l’organe du sentiment. Les cheveux, dont elle est ornée, se gonflent dans la plique polonaise, versent du sang, et sont d’une excessive sensibilité. Les parties molles qui la recouvrent deviennent le siège des éruptions ou des fluxions les plus opiniâtres. Les os du crâne trop épais ou trop minces, la jonction trop exacte des sutures, leur absence, leur écartement, des tumeurs ou des érosions dans les os ; l’adhérence des deux méninges entre elles, leur épaisseur, leur dureté, la plénitude des vaisseaux sanguins (14), l’eau dans les ventricules, des hydatides, l’état calleux de la glande pinéale, la sécheresse ou l’inflammation du cerveau, des ulcères dans quelques parties, des vers, l’ossification de quelques vaisseaux, etc. (15), sont autant de causes de douleur dont l’existence est réelle, mais qui ne peut souvent être connue qu’à la mort (16).

L’œil souffre d’une lumière trop vive ou d’une obscurité profonde, du passage trop rapide de l’une à l’autre, de son application soutenue sur des objets blancs noirs. L’oreille est blessée par un bruit trop fort, trop aigu, par la seule discordance des sons. Le fameux musicien Rameau entend aboyer un jeune chien : ” Il aboie faux “, dit-il, et le jette par la fenêtre ; prouvant ainsi son goût pour l’harmonie, plus que la bonté de son cœur. Les odeurs les plus douces comme les plus fétides et les plus pénétrantes, deviennent pour certains odorats, surtout dans les femmes hystériques ; des causes d’irritation et douleur. Enfin, on peut en dire autant des saveurs et des aliments, dont les effets sur l’organe du goût, favorables ou nuisibles, dépendent presque toujours des dispositions physiques ou morales de celui qui s’en nourrit.

Une première irritation en amène une autre.

La douleur est facilement productrice, et sa cruelle fécondité coûte souvent bien des pleurs : née d’une première irritation (17), elle devient elle-même un irritant plus fort qui répète, en réfléchissant, le sentiment aigu qui la caractérise, jusqu’aux distances les plus éloignées. Il est rare, en effet, de voir deux douleurs se fixer sur le même point, parce que la plus forte ne tarde pas à détruire l’autre (18); à moins qu’elles ne soient différentes entre elles, comme la chaleur et des élancements, la pesanteur et la tension que la sensibilité distingue bien isolément dans une partie enflammée, et qui s’augmentent mutuellement.

Douleurs sympathiques. Leurs causes.

Celles qui se réveillent sous l’influence d’une douleur mère sont connues sous le nom (19) de sympathiques, et sont presque mutuellement amenées par la communication des vaisseaux et des nerfs (20), par la continuité du tissu cellulaire et des membranes, et par l’analogie d’organisation ou des usages entre les différentes parties ; elles doivent être étudiées avec d’autant plus de soin qu’elles finissent souvent par devenir une affection propre, et qu’elles peuvent donner lieu à de graves erreurs, en trompant sur le véritable siège de l’irritation.

Exemples des douleurs sympathiques.

Les douleurs de tête les plus aigus tiennent souvent à des sucs viciés dans l’estomac, à des glaires acides, à des vers, à un état spasmodique, à l’engorgement de la rate ou du foie, à la plénitude de la vésicule du fiel ; et l’on a vu plusieurs de ces causes amener des vertiges, des convulsions, l’épilepsie (21), la goutte sereine ou l’apoplexie, etc.

L’on a remarqué que les douleurs sympathiques qui avaient une pareille source portaient principalement sur la partie antérieure de la tête ; tandis que celles qui émanent de l’utérus portent sur le vertex ou sur l’occiput (22). La tête influe à son tour sur les mêmes organes ; sa douleur ôte l’appétit, donne des nausées, des vomissements, suspend les digestions, produit la cécité (23). La douleur des yeux porte à vomir. La surdité a été produite par des vers dans le canal intestinal. Senac a vu la douleur d’oreille amener la difficulté d’avaler ; Fabrice de Hilden, l’atrophie du bras (24); Tissot, la toux ; et ce qu’il y a de singulier, il parle d’un homme que la musique faisait vomir, et d’un autre qu’elle faisait uriner (25). L’influence de la dentition sur le canal intestinal est bien connue ; la perte de la voix indique souvent le principe d’une maladie de poitrine. Willis a vu l’asthme produit par las calculs biliaires ; Baillou, la même maladie due au calcul des reins (26). Les affections du foie portent la douleur à l’épaule ; celle de la rate aux seins ; celle du mésentère, au genou ; celle de la matrice, à la tête, aux seins, aux cuisses. Le rein douloureux provoque la migraine, le vomissement, le hoquet, le resserrement du scrotum. Baglivi a vu la douleur dans le rein droit, et le calcul dans le gauche. La pierre dans la vessie fixe la douleur à l’extrémité des voies urinaires ; la plénitude des humeurs semble éteindre la force musculaire dans les extrémités ; les douleurs dans les membres ne sont souvent que les symptômes d’altérations profondes dans les viscères ; enfin, Tissot a vu, dans un enfant, les vers rendre la peau si douloureuse, qu’on ne pouvait pas la toucher.

L’irritation d’une partie sensible n’est pas encore la douleur.

Ce n’est pas assez, cependant, pour la production de la douleur, d’avoir fixé, sur un organe sensible une cause d’irritation ; la sensation qui en résulte n’est pas encore la douleur, mais la disposition qui l’a faite naître, et qui en manifeste la cause ; elle n’existe véritablement qu’autant qu’elle est connue par les sens internes ; c’est-à-dire, qu’autant que l’action qui se passe sur les fibres nerveuses de quelques parties du corps se répète sur les fibres médullaires du cerveau, et permet à l’âme de porter un jugement par la comparaison de son état présent à son état passé (27).

Il faut qu’elle arrive jusqu’au cerveau.

Il faut que rien n’empêche à cette sensation d’arriver jusqu’à l’organe du sentiment (28); il faut surtout que celui-ci jouisse de toute l’intégrité de ses fonctions (29). Se souvient-on, à l’instant du réveil, de tous les mouvements dont le sommeil fut agité ?

Il faut que l’âme y soit attentive.

Le somnambule lui-même n’en garde pas la mémoire ; une contention d’esprit soutenue produit un semblable effet. Archimède, au sein de Syracuse en flammes, immolé sur son compas, ne sent point le coup qui lui donne la mort. Le guerrier, dans la chaleur des combats, entraîné par sa valeur et par la gloire, ne s’aperçoit qu’en tombant du trait qui l’arrache à la vie. Une excessive frayeur, en amenant un délire momentané, suspend les plus cuisantes douleurs. “Votre fils vient de se casser la jambe “, dit-on à un goutteux que le plus violent accès retenait immobile. Il se lève, il vole sans secours, sans appui, et ne s’aperçoit de son effort et de sa faiblesse, que quand il a vu son fils à l’abri du danger (30). Le malheureux en syncope ou en délire, l’insensé dont la raison s’égare ne sentent pas la pointe aiguë de l’acier qui les pénètre ; c’est en vain que l’art accumule tous ses moyens d’irritation sur l’homme que frappe une apoplexie mortelle ; ils ne peuvent amener la douleur, et faute de son puissant aiguillon, il meurt dans la plus accablante insensibilité, au sein de sa famille au désespoir. L’enfant, dans le sein de sa mère (31), est exposé à mille causes variées d’irritation ; elles se pressent, elles s’accumulent (32) autour de son berceau ; mais, l’organe délicat du sentiment ; encore trop faiblement ébauché, ne peut les concevoir ni les juger, et leur souvenir retombe dans le néant auquel semblent tenir les premiers moments de la vie ; comme si, pour enfanter la douleur, la nature attendait notre première pensée.

Le moment de la mort n’est point douloureux.

Quelques philosophes ont pensé que la mort était, pour l’être qu’elle frappait, l’occasion d’un plaisir délicieux, et le savant Barthez (33) disait quelquefois que les institutions humaines avaient détruit, pour nous, jusqu’au plaisir de mourir ; nous n’irons pas si loin, sans doute, et nous ne verrons point ce fantôme hideux s’approcher comme un bienfait, mais nous le dépouillerons de son enveloppe lugubre, et nous oserons dire ici, que le passage de la vie au néant n’est jamais douloureux, qu’autant qu’il est produit par l’excès de la douleur même ; car la mort n’est plus, dès qu’elle est : l’instant qui la devance, terrible pour celui qui l’observe, est, pour celui qu’elle immole, adouci par la bienfaisante agonie : elle trouble, elle suspend toutes les facultés de l’âme, au moment où l’espérance ne pourrait plus s’y loger, et la douleur n’existe plus, lors même que les traits sont encore altérés par ses convulsions et ses angoisses.

La douleur ne survit pas à la décollation.

Il y a loin, sans doute, de cette idée à celle aujourd’hui répandue, que le sentiment de la douleur, se prolonge au-delà de l’extinction apparente de la vie. Sommering en Allemagne, en France Sué le fils, ont cherché à le prouver par de nombreuses expériences ; et il ne serait pas sans vraisemblance de dire que l’usage, autrefois adopté par nos pères, de confronter le cadavre avec le meurtrier présumé, avait eu pour origine une semblable opinion. Ils croyaient, dans leur simplicité, qu’un reste de vie et d’indignation pouvait se ranimer dans le corps déjà glacé, pour indiquer le coupable ; et celui-ci était reconnu toutes les fois que le cadavre, à son approche, avait jeté du sang (34). Sommering et Suë n’ont pas poussé aussi loin la durée de ce sentiment pénible, après la mort ; mais ils ont cru que dans une tête séparée du tronc, il s’y maintenait tout entier jusqu’à l’extinction de la chaleur naturelle ; et qu’ainsi le plus affreux, le plus douloureux des supplices était celui de la décollation. Mais si la douleur est un jugement, comment pourra-t-il être fait par une tête coupée ? Comment pourra-t-elle avoir la conscience de cette douleur, n’ayant plus son intégrité d’organisation ? Si l’estomac plein de vin, d’aliments ou de sucs viciés, suffit pour troubler le jugement, comment la section du col le permettra-t-elle ? On peut observer, à la vérité, des mouvements dans les yeux, les lèvres, les paupières d’une tête séparée, on peut voir les joues se colorer momentanément ; mais ce sont là des mouvements animaux, des phénomènes d’irritation, et non le produit d’une douleur sentie et jugée ; ils ne prouvent pas plus la colère de la tête, que la main qui se ferme quand on pique les muscles de l’avant-bras, après l’amputation, ne démontre l’envie de frapper…

Douleurs nées de l’imagination.

Si l’âme a besoin de toute sa sensibilité pour concevoir et sentir la douleur, l’existence d’une cause d’irritation sensible n’est pas aussi nécessaire à sa production ; elle peut en trouver en elle tous les éléments, et la même imagination, qui lui procure souvent l’heureuse sensation du plaisir, peut lui donner aussi tous les tourments de la douleur. Dans le nombre de ceux à qui je n’ai pu sauver la vie que par la perte d’un membre, j’en ai vu ressentir encore après six années, dans la partie qu’ils n’avaient plus, les douleurs qui les forcèrent à la sacrifier ; l’homme qui tombe en frénésie, l’hypocondriaque, la femme hystérique, le maniaque sont tourmentés souvent par de pénibles chimères ; ils voient des fantômes armés, et croient sentir leurs cuisantes blessures ; ils crient sous le poignard de l’assassin ; ils hurlent au milieu de l’incendie ; ils étouffent sous le poids des rochers ; et leur imagination déréglée agrandit à chaque instant, pour eux, le cercle de la douleur.

Et quel est celui d’entre vous, citoyens, qui, cherchant dans le repos du sommeil un délassement à ses maux, n’a pas trouvé cent fois, dans son imagination fatiguée, l’occasion d’une vive douleur.

Ah ! tous les songes ne sont pas heureux ; toutes les vapeurs de la nuit ne sont pas légères ; la douleur, comme le remord, a ses fantômes et ses poignards ; elle se cache, comme lui, sous le calme apparent du sommeil ; et tel est l’homme et sa destinée, qu’il doit ou la sentir à son réveil, ou la trouver dans ses songes.

Douleur de la vie qui porte au suicide.

Il est une autre douleur, la plus cruelle peut-être, dont le siège serait aussi difficile à assigner que la cause ; mais à laquelle contribuent aussi les vices de l’imagination : c’est la douleur de la vie ; cet état de maladie réelle (35), qui, détruisant le charme qui nous y attache, met à chaque instant, dans notre main, le fer du suicide ; que les lois ont puni, que la religion a nommé crime, quand il eût fallu la guérir ; qui frappe l’homme heureux autant que l’infortuné ; qui dans la même famille fit tuer successivement le père et ses deux enfants, par le même genre de mort, et dans la même année de leur vie (36) ; qui règne presque endémiquement chez un peuple voisin (37); qui fut épidémique enfin parmi les femmes de Lyon, comme chez les filles de Milet. Ah ! sans doute, il faut une maladie bien réelle, une bien forte douleur, pour vaincre ainsi l’amour puissant de notre conservation, pour rompre volontairement tous les liens qui nous attachent à la vie, et le malheureux qui n’en peut supporter le poids, quel que soit le calme apparent de son âme, n’est ni plus maître de ses mouvements que celui qui se blesse au milieu du délire, ni plus coupable que lui.

Différences de la douleur.

Il est peu de douleurs qui se ressemblent, et les différences que l’on remarque entre elles ne dépendent pas seulement des causes variées qui les produisent, ou du siège (38) qu’elles occupent ; mais aussi de leur manière d’agir sur nos différents organes, et de l’espèce de sensation qu’elles font naître ; à la vérité, les dénominations qu’on leur donne dans ce cas présentent autant de variations qu’il y a de différentes manières de sentir, et l’un appelle vive et cruelle, la douleur qu’un autre aura trouvée lente et légère. Aussi ne peut-on admettre qu’un certain nombre de sensations générales, auxquelles toutes les douleurs doivent se rapporter ; telles que celles d’une tension plus ou moins forte, de la pesanteur, de l’engourdissement, du froid, de la chaleur, du frémissement, de la palpitation, du chatouillement, de la pulsation, de l’élancement, de la chaleur, de l’ardeur, du feu, de l’érosion, de la piqûre, de l’incision, de la contusion (39). Archigènes, leur appliquant la dénomination des corps savoureux, les distinguait en douces, acides ou amères (40); et l’on dit même encore aujourd’hui une douleur amère et l’amertume de la douleur.

Phénomènes de la douleur dans la partie qui souffre.

Quoique le tableau des différences de la douleur ne soit pas sans intérêt pour la connaissance précise des causes (41), il ne peut servir à donner une véritable idée de son caractère, et l’on doit, pour la bien juger, l’étudier dans l’ensemble des phénomènes qu’elle développe dans l’économie animale, et dans ses différents degrés. Et d’abord il faut convenir que les premiers éléments de la douleur se cachent souvent sous de trompeuses apparences ; une titillation légère, un doux chatouillement (42), une démangeaison plus ou moins forte, en sont quelquefois les seuls indices, et l’on pourrait dire avec quelque vérité, que le plaisir est le premier degré de la douleur, comme la douleur est le dernier degré du plaisir ; mais lorsqu’une fois le point douloureux est formé ; lorsque la sensibilité, vivement excitée, a développé de nouvelles forces dans l’organe qui souffre, il devient un centre d’action puissant (43), et l’on voit se développer successivement, la rougeur de la peau, le gonflement des vaisseaux, l’enflure du tissu cellulaire, la contraction des muscles, l’impuissance aux mouvements, l’empâtement, l’inflammation, la chaleur, la fièvre locale, la sueur, le tremblement, des engorgements squireux (44) , des dépôts, l’atrophie, l’insensibilité ou la gangrène de la partie (45).

Phénomènes de la douleur dans les parties éloignées.

Si de tels effets s’observent dans le siège de la douleur, elle en développe de plus importants encore, dans des lieux plus éloignés ; jamais elle ne peut être une maladie purement locale, parce que les cordons nerveux la transmettent, avec une funeste rapidité, dans tous les lieux de leurs distributions. Le cerveau, comme centre de la sensibilité, doit donc être un des premiers organes affectés (46). A un léger degré la douleur semble augmenter le courage (47), l’intelligence, la mémoire. On a vu des agonisants montrer des connaissances qui leur étaient étrangères, et qui n’étaient que le souvenir de ce qu’ils avaient pu voir ou entendre dans le cours de leur vie (48). Comme une légère ivresse, elle donne de l’esprit (49); dans son excès, elle le trouble comme elle ; elle amène l’inquiétude, l’impatience, la crainte, le trouble, les songes pénibles, l’insomnie, la terreur, la perte de toute espérance, l’accablement, l’oubli cruel de tout ce que le cœur put aimer, les contractions, les spasmes, les convulsions, la perte de la mémoire, le délire (50), l’épilepsie (51), l’agitation ou la concentration du pouls, la fièvre, la sueur, le roulement d’entrailles, les palpitations, maux de cœur, vomissements, défaillances, de tout ce qui annonce enfin les commotions profondes de la sensibilité.

Phénomènes de la douleur dans la nuit et le sommeil.

Ces maux ne viennent point à la fois, ils se succèdent avec une fatale rapidité ; nés de la douleur, chacun d’eux en forme une nouvelle ; leur accablante réunion empoisonne tous les instants du malheureux qui la supporte ; pour lui le temps ne vole plus ; il se traîne, avec lenteur, sur de longues minutes et d’éternelles heures. Vainement il invoque la nuit et ses ténèbres ; elle n’amène point le repos (52) : son silence ne rend que plus aigus les accents de son désespoir. Ce calme effrayant, image de l’éternel repos, cette espèce d’abandon de la nature entière, ce séjour dans un lit qu’un moment peut changer en tombeau ; tout ajoute, dans son âme affaiblie, au pénible sentiment de ses maux (53); il ne peut les oublier. Sa raison, qu’il voudrait égarer dans le sommeil, lui reste tout entière ; il n’a que des accablements ; et c’est par lassitude de souffrir, qu’il ferme, quelques moments, sa paupière appesantie. Ah ! taisez-vous maintenant, vous qui veillez autour du lit où l’homme de la douleur repose ! gardez-vous de troubler son sommeil ! ils sont bien peu assoupissants les pavots qui le lui procurent : Morphée ne l’a touché que d’une aile légère. Déjà sa poitrine est oppressée ; de longs soupirs s’en échappent ; une sueur épaisse couvre son front ; la pâleur de ses joues se teinte d’une couleur livide ; son sein palpite ; ses membres frissonnent ; il s’agite ; il souffre ; il rêve qu’il souffre : l’attitude qui l’avait soulagé lui devient insupportable ; il en cherche une meilleure, et dans ce pénible effort, le sommeil fuit, et la douleur a ressaisi sa proie.

Phénomènes de la douleur sur le visage.

Mais c’est surtout dans l’altération du visage qu’elle se peint en traits qui ne sont point équivoques ; un peintre, voilà celui d’Agamemnon au sacrifice d’Iphigénie ; il sentit qu’il n’est point de pinceau pour exprimer la douleur d’un père ; l’art fut plus heureux dans le groupe de Laocoon et dans celui de Milon de Crotone ; il y rendit si bien toutes les angoisses de la plus douloureuse sensibilité, qu’on ne peut les contempler un moment sans répandre des larmes. On reconnaît, dans les contorsions de la douleur, ce langage touchant, entendu de tous les peuples, qui donne au malheureux qui souffre un caractère sacré, qui invoque, pour lui, la douce pitié et la tendre commisération ; malheur à celui qui feint de ne pas l’entendre ; malheur plus grand à qui n’en est pas ému. Et quel cœur aurait-il donc celui qui verrait de sang-froid un être semblable à lui s’agiter dans les tourments de la douleur, les cheveux hérissés, blanchis, le front sillonné, l’œil couvert d’un épais sourcil, cave, éteint, hagard ou tourné vers le ciel, roulant une larme brûlante, cachée sous une paupière enflammée, les narines dilatées, les joues déprimées, les muscles tendus, la bouche ouverte, les lèvres tremblantes, toutes les rides de la vieillesse enfin, marquées sur une peau sèche, jaune, écailleuse et tachée, pour ainsi dire avant la mort, par la terre des tombeaux.

Les cris sont des signes infidèles de la douleur.

Ah ! sans doute pour émouvoir notre sensibilité, la nature n’avait pas besoin d’ajouter à ce terrible tableau les mouvements désordonnés, les cris, les plaintes et les supplications ; ces signes sont infidèles ; ils peuvent être imités par celui qui veut jouer la douleur ; on ne les retrouve plus dans ses derniers excès ; la nature est muette alors (54) , comme si elle n’avait plus de secours à demander. Ils se taisent devant une forte volonté de l’âme ; ils sont nuls dans ces actes nés d’une pensée forte, qui ne peignent souvent que la distance qu’il y a du génie au vulgaire, qui étonnent par le peu de rapport que l’on voit entre notre conduite et ses motifs apparents, et que l’on a nommé fanatisme.

Exemples du courage à supporter la douleur.

Mutius-Scevola parle longtemps sans s’émouvoir, et sa main brûle sur un brasier. Cranmer, archevêque de Cantorbéry, tient la sienne immobile au milieu des flammes jusqu’à ce qu’elle tombe en cendres. Thomas Hauke fait signe à ses amis, au milieu du bûcher, que la douleur est supportable (55). Les Iroquois affectent de la baver dans les supplices ; les martyrs chrétiens ; la secte des Stoïciens en offrent des plus sublimes exemples. On a vu les mêmes effets naître d’un sentiment d’amour-propre ou de vanité. Un jeune Lacédémonien se laissa déchirer la poitrine pour ne point découvrir le vol qu’il avait fait d’un renard (56) . Une femme, dit Montaigne, se fit écorcher pour avoir le teint plus frais d’une nouvelle peau ; le gladiateur blessé dans l’arène déguisait sa douleur et cherchait à mourir avec grâce. J’ai vu les yeux de quelques témoins (57) donner du courage, au milieu d’une opération, à l’homme qui en avait le moins ; des soldats français ont chanté sous le fer qui les privait d’un membre ; l’un d’eux, à qui je coupais un bras, se félicitait d’épargner un gant. Une femme, et son courage était plus vrai peut-être, supporta, sans pousser un soupir, sans interrompre sa prière, vingt minutes de la plus douloureuse opération de cancer ; ma main était lassée, son courage ne l’était pas ; cent fois de pareils exemples se sont répétés à mes yeux, et toujours le plus grand nombre était chez les femmes (58) ; comme si, dans ce sexe charmant, la sensibilité était toute au cœur, ou qu’il lui fut aussi naturel de ressentir la douleur que d’inspirer le plaisir.

Les hommes les plus forts supportent mal la douleur.

Pour opposer ainsi à la douleur un front inaltérable, il faut sans doute une âme forte et résignée ; mais, peut-être aussi ceux qui en donnent les exemples trouvent-ils un appui dans un certain degré d’insensibilité nerveuse. En général, ce ne sont pas les hommes les plus fortement constitués qui la supportent le mieux. Hercule remplit le mont Œta des cris ; il ne peut soutenir la douleur, et se consume sur son bûcher. Un homme robuste mourut au milieu des efforts faits pour réduire une prétendue luxation du genou (59) . Deux hommes athlétiques périrent de douleur peu de moments après l’opération de la taille ; et j’ose croire que la promptitude avec laquelle on la fit put en être la cause. Sans doute, il faut que la main soit légère ; Il faut que le sillon que trace un fer bienfaisant se fasse avec rapidité ; mais quand la douleur qu’il doit produire est atroce, on diminue son danger peut-être en prolongeant sa durée, et l’âme semble moins sentir le fardeau dont on a la charge, quand c’est avec degrés qu’on en augmente le poids.

Les douleurs de l’art doivent être graduées comme celles de la nature.

On ne s’égare point en suivant la nature, et le conseil que nous donnons ici est le sien ; régulière jusques dans ses altérations, elle gradue toujours la douleur qu’elle donne, elle la coupe par des intervalles de repos ; en la rendant aiguë, elle la promet moins durable (60) ; c’est un présage que savent concevoir les goutteux, à qui l’expérience apprend que leurs plus violents accès sont aussi les plus courts ; et comment pourrait-on, sans ces précautions bienfaisantes de la nature, supporter seulement les douleurs d’un panaris qui se forme, d’une dent qui se détruit, ou celles plus cruelles encore, qui conduisent au bonheur de la maternité ? Sa prudente lenteur fait taire toutes les alarmes ; elle éloigne l’idée du danger ; elle inspire ce courage, cette forte volonté de guérir que Sénèque appelait le commencement de la santé, et qui rend la douleur moins dangereuse ; elle est la source enfin de cette opiniâtreté que l’on apporte souvent à refuser de guérir, par une opération légère, une maladie dangereuse (61) et cruelle, tant il est peu dans le cœur humain de donner son consentement pour souffrir.

Toute douleur doit avoir des intervalles de repos.

Les intervalles de repos que laissent la douleur doit sont une suite nécessaire des lois de l’organisation ; nos parties, n’ayant qu’un certain degré de sensibilité, la consument d’autant plus rapidement, qu’elles ont reçu des impressions plus fortes ; elles ne peuvent éprouver des sensations nouvelles, qu’en retrouvant, dans le repos, la force qu’il faut pour sentir ; toutes les douleurs sont donc nécessairement périodiques. Ce caractère s’observe surtout dans les migraines et dans les maux de dents ; le rhumatisme tourmente dans les temps humides ; le mal vénérien dans la nuit (62) ; la goutte à ses accès ; le cancer n’élance pas toujours ; les douleurs de l’accouchement permettent des moments de sommeil ; la pierre ne fait souffrir que par intervalle ; et la fable a peint Sisyphe respirant quelquefois sur son rocher. Les distances que chaque retour de la douleur mettent entre eux n’ont rien de régulier, à moins que celle-ci ne soit une véritable fièvre locale, comme on le voit dans toutes les parties du corps humain, mais principalement dans la tête, les yeux et l’estomac, dont les douleurs ne cèdent souvent qu’à l’usage constant des fébrifuges (63).

Elle se détruit par ses propres excès.

La douleur permanente n’est donc point dans la nature, et son éternité ne peut être conçue que par un dieu. Elle se détruit par ses propres excès (64). C’est en vain que l’on a voulu calculer tout ce que l’homme pouvait en supporter sans mourir, l’âme qui n’a à lui opposer qu’un certain degré d’énergie trompe tous les calculs de la férocité, et lui échappe par une défaillance ; ainsi plus d’une fois les tyrans ont frémi en voyant cet heureux abandon des forces suspendre, pour leurs victimes, les tourments prolongés du supplice, et placer, sur des traits altérés par la douleur, l’image d’un paisible sommeil. Ainsi, plus d’une fois nous avons béni cet accablement salutaire, qui, au milieu des angoisses d’une opération cruelle, venait ravir à la douleur l ’infortuné qui en était l’objet, et rendre moins affligeants les devoirs de nos pénibles fonctions.

Les maux incurables sont peu douloureux, et font naître un intérêt moins tendre.

Il est, à la vérité, des maux qui ne guérissent jamais, mais la douleur n’y est point permanente ; l’habitude émousse ce qu’elle avait d’aigu (65). On souffre davantage d’une écorchure récente et légère que du plus vaste ulcère habituel ; et c’est à cette certitude peut-être qu’on doit attribuer en général le peu d’intérêt que les incurables inspirent ; car tout le cœur humain est volage, même dans sa pitié ; on veut des douleurs qui finissent ; l’âme ne peut soutenir des émotions trop prolongées et se lasse de voir toujours souffrir ; les premiers soins que réclame un infortuné sont donnés par le sentiment ; il est facile d’être humain une fois, l’héroïsme est de l’être longtemps. J’ai vu, dans le sein des familles, des êtres chers à tout ce qui les entourait, devenir importuns par la continuité des maux ; j’ai entendu leur reprocher leurs plaintes ; j’ai vu la négligence et le dégoût entourer le vieillard infirme et souffrant ; j’ai deviné quel motif engageait à demander le temps qu’il pouvait vivre ; et quand l’heure du trépas a eu sonné pour lui, sur son cercueil, hâté par mille vœux, j’ai vu couler les fausses larmes. Ô, vous, qui m’entendez ! si jamais la nature ennemie vous condamnait à d’incurables douleurs, apprenez à suspendre vos plaintes et vos cris ; songez à épargner ceux qui vous entourent : ne leur offrez pas constamment le spectacle d’un supplicié ; que le sourire de la gaieté vienne parfois sur vos lèvres ; prouvez qu’on vous rend des soins fructueux ; dites quelquefois que vous êtes bien ; feignez-le si vous ne le sentez pas (66) ; cet aveu consolateur flatte ceux qui vous servent, il soutient leur courage, et la main de l’humanité paraît plus douce et plus légère quand le cœur peut quelquefois sourire à l’heureux succès de ses soins.

Dangers de la douleur.

Avoir dépeint la douleur, citoyens, c’est vous avoir parlé de son danger ; il est grand, sans doute, puisqu’un accès suffit pour donner la mort, et que cette cruelle terminaison paraît souvent le bien suprême au malheureux qui souffre ; mais, en l’invoquant à grands cris, ce n’est pas elle qu’il appelle ; il ne veut que la fin de sa douleur quand il croit désirer la mort, et si son spectre hideux se présentait, à lui, comme le Bûcheron de la fable, il le ferait servir à recharger son bois. Les accès douloureux, en se répétant ; n’amènent pas un danger moins sûr ; poison plus lent ; ils minent la vie comme la goutte d’eau pénètre le rocher (67) ; ils troublent les digestions ; ils en détournent ou en corrompent les produis ; les organes ne sont plus nourris ; la fièvre consume les sucs qu’ils devaient recevoir ; le système nerveux se maintient dans un éréthisme constant ; et l’affreuse maigreur augmente chaque jour, jusqu’à ce que la dernière étincelle de vie s’éteigne devant le dernier souffle de la douleur.

Circonstances qui font varier son danger.

La promptitude avec laquelle ces effets néfastes désastreux se produisent n’est pas toujours la même ; le caractère ou la permanence des causes d’irritation, l’âge plus ou moins tendre du sujet, son sexe et le tempérament dont il est doué, l’intégrité ou l’altération de ses organes, peuvent les hâter beaucoup ou les suspendre. En général, une âme forte et vigoureuse, beaucoup de gaieté rendent le danger moins grand ; ce fut la gaieté qui soutint Scarron, pendant le cours orageux de la plus longue vie, et qui enfanta, pour ainsi dire, au sein des plus vives souffrances, le Roman burlesque et l’Enéide travestie ; mais quand l’âme, affaissée sous le poids de la douleur, est encore déchirée par les souvenirs amers, par les pensées funestes, par la prévoyance cruelle, quand elle ne trouve plus en elle la constance qui double le courage, la patience qui le soutient, l’espoir qui le console, alors il faut mourir, et la douleur est un poison contre lequel il n’est point d’art.

Comment la nature guérit la douleur.

Nous n’abandonnerons point cependant, à la marche lente du temps, le soin de lui donner des bornes, et nous oserons lui chercher un remède. Un remède à la douleur ! Oh, qu’il serait grand et sublime, qu’il serait digne d’admiration et de respect l’homme qui la maîtriserait toujours ! Qu’avec plaisir je voterais pour son autel ! Sans doute il eut cet empire sur elle, cet Esculape fameux, dont la reconnaissance fit un dieu ; il sut deviner la nature, par qui seule on apprend à guérir ; l’art, imitateur fidèle, n’a de procédés que les siens ; elle guérit la douleur par des hémorragies, et l’art l’imite par les saignées ; il amène, par d’amples boissons et, par les bains, les heureux effets de ses sueurs salutaires ; nos émétiques et nos évacuants divers, ne sont qu’une imitation de ses vomissements spontanés et de ses évacuations critiques ; nous assoupissons la douleur par des narcotiques, elle la charme par le sommeil ; nos vésicatoires, nos cautères et nos sètons imitent les éruptions bienfaisantes dont elle charge la peau ; nous entamons, par des incisions, le tissu de nos parties, comme elle l’ouvre par des dépôts ; enfin, lorsque nous sacrifions, par le fer ou par le feu, un organe qui ne doit plus vivre, nous l’imitons encore dans l’heureux emploi qu’elle fait de la gangrène et de la nécrose.

Cure de la douleur symptomatique.

Pour appliquer avec succès à la douleur les moyens curatifs de l’art, il faut bien distinguer les cas où elle existe par elle-même, de ceux où elle vit sous la dépendance d’une autre affection ; symptomatique alors, elle cède avec la maladie qui l’a fait naître, et ne présente pas d’indication particulière ; ainsi, les points douloureux que développent les inflammations diverses, ceux qui s’attachent à la goutte, aux rhumatismes, aux affections vénériennes, ou aux fièvres de différents caractères, disparaissent avec les maladies dont ils dépendent, à moins que l’excès de leur intensité n’en forme un symptôme dominant, contre lequel doivent se diriger les premières ressources de l’art, et ne l’assimile ainsi à la douleur essentielle.

Comment l’art agit contre la cause de la douleur.

Quoi qu’il en soit de la cause qui la produit, c’est toujours à la détruire que la première idée s’attache, et cet heureux résultat peut avoir lieu toutes les fois que cette cause est assez accessible pour être enlevée sur le champ ; la dent que ronge la carie, le corps étranger qui s’enfonce dans les chairs, le poids qui pèse sur nos parties produisent d’atroces douleurs qui cèdent, comme par enchantement, à l’adresse de la main ; une légère saignée, un vomissement spontané, une constipation détruite, emportent souvent la plus cruelle douleur de tête ; celle que produit un dépôt se calme sous le fer qui le divise ; l’hydropique, suffoquant sous le poids de l’eau, respire dès qu’elle s’écoule par une voix salutaire ; la sonde apaise sur-le-champ les inconcevables douleurs de la rétention d’urine ; et le malheureux, que déchire un calcul pesant, doit la fin de toutes les siennes au couteau bienfaisant qui l’en délivre.

Ce qu’il fait quand il ne peut en détruire la cause sur-le-champ.

Avouons-le cependant, notre art serait trop beau, notre ministère trop envié, si nous avions toujours sur la douleur un empire aussi prompt ; ses excès cruels et sa fatale durée ne prouvent que trop souvent combien nous sommes loin de cet heureux empire ; les causes qui la produisent nous sont pour la plupart inconnues, ou cachées dans la profondeur de nos organes, elles ne peuvent en sortir que, lorsqu’élaborées par toutes les forces de la vie, elles ont été soumises à une coction salutaire, qui leur permet de s’échapper par les voies des excrétions ; l’art de guérir, alors, n’a que des moyens auxiliaires à fournir ; il atténue la douleur par des remèdes généraux ; il déplace la sensibilité par de plus fortes irritations ; il la suspend par des moyens assoupissants, ou si tous les secours sont employés vainement, il consume par le feu le siège de la douleur, ou l’emporte avec le fer.

Remèdes généraux. La saignée.

Parmi les moyens généraux propres à combattre la douleur, la saignée le premier rang ; si elle ne la détruit pas constamment, elle la soulage presque toujours (68) ; elle relâche la peau, dispose à la sueur, fait cesser le spasme, ouvre le tissu cellulaire, désemplit le système sanguin, modère les oscillations du cœur, rend la fièvre plus légère, ouvre les organes excréteurs, et dispose au sommeil. Faite de bonne heure, elle peut suffire seule, surtout si le sujet est jeune, robuste, sanguin, et la maladie du caractère inflammatoire. Hippocrate voulait qu’alors on la poussât jusqu’à là défaillance (69) , ce qui n’est pas sans danger dans les hommes capable de supporter une longue perte de sang, et peut laisser pour longtemps une impression, de faiblesse, sensible dans tous organes. Les petites saignées multipliées ont paru préférables. Sydenham guérit par elle la fièvre varioleuse de 1761, 67 et 69. Un chirurgien de cet hôpital eut la main transpercée par un canif ; la douleur s’éteignit sous huit saignées répétées, qu’ordonna le citoyen Dussaussoy, et la nature, manquant de force pour produire l’inflammation, n’eût que celle de réunir en trois jours les lèvres de cette plaie dangereuse. Il a fallu quelquefois jusqu’à dix-huit ou vingt saignées, dans le plus court espace, pour éteindre la douleur d’une esquinancie ou d’un point pleurétique. Ces exemples sont rares cependant, et la main qui verse le sang doit toujours être avare ; Tissot a remarqué (70) que des saignées trop fortes augmentent. La sensibilité ; il est au moins vrai qu’elles laissent dans tout le genre nerveux une mobilité, une susceptibilité d’impressions dont les femmes donnent de si funestes exemples, après des règles trop abondantes, ou une hémorragie utérine. Galien recommande surtout que la saignée soit légère si le malade est affaibli, la douleur ancienne, et les humeurs du sujet portées à l’acrimonie. En général, ce sont les veines que l’on ouvre, la section de l’artère temporale, applicable à quelques douleurs de tête, est la seule exception à cette règle (71).

Les scarifications d’acupuncture. Les sangsues. Les ventouses.

Dans les scarifications, on coupe aussi quelques artères superficielles, ce qui, selon plusieurs médecins, leur donne une efficacité qu’on ne trouve point dans la saignée, et qui motive la préférence que leur donnait souvent Marc-Aurèle Séverin (72)

L’acupuncture (73) et les sangsues offrent de pareils avantages ; comme les scarifications, elles conviennent dans les douleurs anciennes, fixées dans les sujets faibles et peu sanguins ; elles se placent à volonté sur l’organe qui souffre (74) ou loin de lui, et peuvent se répéter sans danger. Trente sangsues que j’appliquai sur un genou contus, arrêtèrent rapidement les progrès d’une douleur qui pouvait devenir funeste, et je connais peu de praticiens qui n’aient de pareils exemples à citer. Les ventouses, sèches ou scarifiées, doivent être assimilées à ces moyens évacuants du sang ; si elles ne produisent pas toujours son issue extérieure, elles ne le déplacent pas moins de ses vaisseaux pour l’attirer dans le tissu cellulaire ; et sont un remède puissant de la douleur. Hippocrate les recommandait pour celle qui se fixent à la peau ; Galien, dans celle du ventre et de la matrice ; Avicenne, dans la sciatique ; Bénédictus les mettait sous le menton, pour le mal de dent ; Paul et Razès sur le ventre, dans la colique et le miserere (75) ; Roderic a Fonseca (7BM) se guérit lui-même d’une colique violente, par des ventouses sur l’ombilic, et c’est à elles que j’ai dû plusieurs fois le soulagement de maux de reins invétérés.

Remèdes évacuants.

Les remèdes qui provoquent le vomissement et les selles, si utiles dans les douleurs anciennes ou symptomatiques, conviennent peu aux douleurs essentielles et récentes, parce qu’ils portent dans tout le genre nerveux une irritation funeste à là sensibilité, et s’ils ont réussi tant de fois dans l’atroce colique des peintres, ou dans les engorgements des articulations, c’est qu’ils ont évacué sur-le-champ la matière acrimonieuse qui fatiguait les entrailles, ou rendu à la peau une transpiration supprimée. Quelle que soit la cause pour laquelle on les administre, il faut toujours les placer dans des intervalles de repos ; au moment de la douleur ils irritent cruellement, ou donnent des super purgations. Hoffmann vit l’épilepsie suivre un purgatif de mercure doux et de jalap, donné dans les douleurs de la dentition (77) .

Les médicaments qui évacuent par d’autres voies, tels que les apéritifs, les diurétiques, les expectorants, les sudorifiques, et autres, peuvent être donnés avec plus de hardiesse, suivant qu’ils paraissent appliqués aux causes présumées de la douleur, parce qu’ils ont des qualités moins perturbatrices, et qu’ils sont portés par un ample véhicule qui corrige ce que pourraient avoir d’irritant les substances dont il est chargé.

Bains et topiques.

Les grands bains tièdes, et les différentes espèces de topiques relâchants dont on couvre la peau, tiennent un rang distingué parmi les remèdes Propres à combattre la douleur (78) ; ils agissent avec une grande efficacité, dans les douleurs aiguës, inflammatoires et récentes, soit qu’ils soient préparés avec de l’eau pure où chargées de décoctions médicamenteuses, soit qu’ils soient faits avec de l’huile (79) ; le lait, ou le sang des animaux, sous forme de bains locaux, fomentations, injections, vapeurs, fumigations ou cataplasmes. Ils assouplissent la peau, augmentent la transpiration, tuméfient le tissu cellulaire, et calment les nerfs irrités : aussi leur application est-elle inutile toutes les fois que ses effets ne peuvent s’étendre jusqu’à eux, comme on l’observe dans les douleurs des dents ou les dépôts des cavités des os. Les relâchants ne conviennent plus dans les douleurs froides et chroniques, dans celles qui se fixent sur les membranes, ou qui caractérisent le cancer. Dans celles qui se développent sur d’anciennes cicatrices, ou autour des ulcères habituels, surtout lorsqu’il y a relâchement dans les chairs, état fougueux et disposition à pourriture. Les applications toniques, balsamiques, spiritueuses, volatiles, âcres obtiennent alors des succès plus réels, et c’est par des qualités analogues que les bains et douches d’eau thermale triomphent chaque jour des douleurs dont l’art avait désespéré.

Ils sont tous un véhicule d’une chaleur plus ou moins grande.

Quelque différence qui paraisse exister entre chacun de ces médicaments, ils se réunissent tous dans une propriété commune, celle d’être le véhicule d’une plus on moins grande chaleur ; c’est elle qui soulage le panaris, fortement approché d’un brasier, l’ulcère carcinomateux, autour duquel on promène un charbon enflammé (80) ; le rhumatisme que l’on frotte devant la flamme des sarments ; c’est la chaleur qui, dans de vieilles douleurs, a rendu si efficace le contact du feu solaire ; c’est elle enfin, qu’Hérodote cherchait dans le bain de sable dont il conseillait (81) souvent l’usage, et dont Auguste, empereur, se servait habituellement pour dissiper des douleurs sciatiques.

Remèdes qui déplacent la douleur ou la détruisent, par une douleur plus forte.

Ce n’est pas toujours avec succès que l’on emploie, contre la douleur, les remèdes généraux. Leur impuissance, ou la lenteur de leur action, laissent souvent accumuler le danger sur l’organe qui souffre ; l’art doit alors invoquer de plus puissants secours ; et c’est à la douleur même qu’il les demande : elle doit donc être comptée parmi les moyens curatifs ; elle donne au principe de vie de nouvelles forces, ou les transporte sur un organe moins dangereux ; elle déplace la sensibilité ; elle excite un mouvement de fièvre salutaire (82).

On les porte dans l’intérieur des organes, ou on les applique à la peau.

Elle fixe une douleur vagabonde, ou l’atténue lentement par l’irritation soutenue de la suppuration. Quelquefois on profite des voies naturelles des excrétions, pour aller porter, jusques dans le centre des cavités, une favorable excitation. C’est ainsi que dans asphyxiés, les noyés, les apoplectiques, on tire grand parti des lavements âcres, des fumigations de tabac, des alcalis volatils présentés aux yeux, aux narines, ou porté dans l’estomac. Plus souvent encore, c’est sur la peau que l’on cherche à exciter la sensibilité qui doit ranimer des organes sans actions, ou déplacer une douleur funeste ; la grande quantité de nerfs dont elle est pourvue, ses communications avec la peau qui se réfléchit dans l’intérieur du tube intestinal, ses liaisons avec le tissu cellulaire et le système des absorbants, la faculté qu’elle a de servir de voie à l’excrétion la plus abondante du corps humain ; tout enfin concourt à rendre plus efficace l’emploi des moyens d’irritation dont on la charge, et que l’on peut rapporter aux remèdes qui la rubéfient, à ceux qui détruisent son épiderme, et à ceux qui consument toute l’épaisseur de son tissu.

Moyens rubéfiants de la peau.

Parmi les rubéfiants, les frictions sont, sans contredit, les plus naturelles et les plus simples ; elles se font dans tous les sens, avec la main, un linge ou une flanelle, secs ou imbibés de substances médicamenteuses. La flagellation a peut-être plus d’efficacité (83) , en ce qu’elle se rapproche davantage de la douleur, et qu’on peut la graduer plus facilement, en se servant de cordes ou de parchemins noués, de petites baguettes, de fouets en plomb ou en fer ; ces derniers, lorsqu’ils sont armés de pointes aiguës, produisent par l’écoulement de sang qu’ils procurent, tous les bons effets de l’acupuncture des Japonais ; l’urtication ou la flagellation avec des orties a réussi dans des cas de douleurs les invétérés, sans doute à raison de l’abondante issue de boutons qu’elle détermine.

Toutes les substances âcres des trois règnes, que l’on met en contact la peau, agissent sur elle comme des rubéfiants plus ou moins actifs, suivant.leur nature et le séjour plus ou moins long qu’elles y font. Enfin, nous leur assimilerons l’usage de l’électricité (84) , et l’application de la torpille noire de mer (85) , dont les bons effets dans les rhumatismes, les sciatiques, la goutte, la migraine, l’odontalgie, etc., ont été prouvés par une multitude d’exemples.

Le bon effet des rubéfiants est tout entier dans l’irritation qu’ils produisent, et dans la phlogose qu’ils déterminent à la peau. Ils réussirent, dans les douleurs qui suivent une convalescence pénible, ou qui survivent à la guérison d’un rhumatisme aigu, dans les douleurs froides, suite de transpiration supprimée, dans celles qui tiennent à des éruptions qui ne peuvent se faire, ou qui avaient été arrêtées imprudemment. En général, on les applique presque toujours sur le lieu de la douleur : l’irritation qu’ils produisent est trop douce pour être sentie de loin. On les multiplie à volonté et sans danger, et des malades n’ont souvent dû leur salut qu’à la grande étendue de parties que l’art avait rubéfié.

Moyens qui détruisent l’épiderme.

Il faut quelquefois une irritation plus forte que celle que les rubéfiants procurent pour détruire ou déplacer la douleur ; et c’est dans l’application des différentes espèces de vésicatoires qu’on la trouve (86) . Outre l’inflammation véritable qu’ils excitent, et la commotion plus grande qu’ils donnent à la sensibilité, ils produisent, en brûlant l’épiderme, un écoulement abondant de sérosité, que l’on peut aisément convertir en suppuration soutenue, et qui donne la facilité de prolonger, autant que le besoin l’exige, les moyens d’excitation sur la peau. Ils conviennent dans les mêmes circonstances que les rubéfiants, mais plus particulièrement dans les douleurs de tête invétérées ; qui ne sont point symptomatiques (88) , ou qui, formées par des matières âcres et tenaces, existent sans fièvre (89) dans des sujets cacochymes et pituiteux. Ils ont souvent réussi dans les douleurs des oreilles ou des dents, dans les douleurs inflammatoires des yeux, du col, de la poitrine, et en général, dam toutes les inflammations qui n’ont pas, un caractère décidément phlegmoneux (90) .

Si la douleur a conservé quelque mobilité, si elle est purement nerveuse ou fixée dans le tissu cellulaire, si son caractère est trop aigu, si elle existe encore sous la dépendance d’une humeur qui aie porté son impression dans toute l’économie animale, on peut appliquer le vésicatoire loin du siège qu’elle occupe, mais toujours dans des lieux qui conservent avec lui quelques correspondances. Dans les cas opposés, il réussit mieux. En l’appliquant sur la douleur même ; c’est ainsi qu’on l’a mis sur la tête, pour la céphalée rebelle ; sur le col, dans les esquinancies menaçantes ; sur le côté, dans le point pleurétique ; sur le ventre, dans quelque coliques violentes ; sur le nerf sciatique enfin, et dans toute l’étendue de son trajet pour les douleurs de ce nom.

Moyens qui détruisent toute l’épaisseur de la peau.

La douleur ne cède pas toujours à ces moyens puissants ; alors il faut recourir à ceux qui, toute entamant toute l’épaisseur de la peau, irritent successivement toutes les couches qui la forment, développent dans le système nerveux de plus fortes oscillations, et s’ouvrent une voie de suppuration jusques dans le tissu cellulaire. L’eau, le vin, le binaire ou l’huile bouillante, le lard ou la graisse fondus, les diverses substances métalliques en fusion, le soufre, le nitre ou la poudre à canon, les alcalis caustiques ou les acides minéraux, les mèches, le coton ou les végétaux enflammés, le charbon ou le fer rouge à blanc, ont été alternativement employés pour détruire la peau dans les douleurs, et si l’on ne se sert aujourd’hui que des alcalis caustiques, du coton enflammé et du fer rouge, c’est que ce sont ceux qui réunirent le plu d’avantages et le moins d’inconvénients. Les caustiques, en Ne le considérant que comme moyens d’irritation, conviennent moins contre la douleur quoiqu’à la longue ils aient soulagé des migraines anciennes, et des rhumatismes chroniques ; mais cet heureux effet est le produit de la suppuration qu’ils déterminent, et lorsque l’aiguillon de la douleur est pressant, la patience du malade ne peut aller jusque-là. Il faut alors appliquer le feu, soit avec le fer rouge ou cautère actuel, soit avec le coton enflammé ou moxa. L’irritation forte qu’il procure, change brusquement la direction de la sensibilité (91) ; et procure, presque aussitôt, la cessation de la douleur (92). Des céphalalgies cruelles ont cédé à l’application du feu à la nuque (93). Homberg a vu guérir une céphalée par un accident qui mit le feu aux cheveux (94) . Les Anciens guérissaient la douleur de dents en cautérisant le lobe de l’oreille. Le même moyen, employé sur quelques nerfs de la face, a guéri le tic douloureux. J’ai vu un Napolitain, suffoquant et courbé sous la douleur d’un rhumatisme fixé sur la poitrine, respirer à son aise, et reprendre son attitude naturelle, à mesure qu’un moxa brûlait à la partie postérieure du dos. Le savant Louis suspendit, comme par enchantement, les douleurs d’un miserere, en en consumant un sur l’ombilic ; Marc-Aurèle Séverin avait appliqué jusqu’à quatre boutons de feu autour de la même partie, dans une colique violente. Hippocrate (95) , et après lui Celse, Prosper Alpin, . Marc-Aurèle Séverin, Koempfer, voulaient que l’on attaquât la douleur sciatique par le feu, comme le seul moyen d’éviter la claudication ; Zacutus Lusitanas (96) et Fabrice de Hilden (97) n’ont pu calmer que par lui d’atroces douleurs dans le pied. Peut-être se plaindrait-on avec raison de l’emploi, aujourd’hui trop peu fréquent, de ces moyens salutaires (98) , beaucoup moins douloureux qu’on ne croit (99) , et vers lesquels devrait nous ramener plus souvent l’insuffisance de nos moyens ordinaires.

Moyens qui atténuent la sensibilité.

Si l’art a vainement épuisé, contre la douleur, toutes les ressources indiquées pour agir avec succès, l’ensemble de tous les moyens qui peuvent émousser ou suspendre la sensibilité de celui qui la supporte ; quelquefois ils triomphent seuls ; au moins soulagent-ils toujours ; ils donnent à l’art le temps de se reconnaître ; à la nature, celui de prendre de nouvelles forces, et de préparer les moyens ordinaires de guérison ; enfin, par le sommeil forcé qu’ils procurent, par le calme qu’ils jettent dans tous les sens par les idées de plaisir qu’ils rappellent, ils sont le triomphe de l’art (100) , et la seule consolation de ceux pour qui il n’en existe plus.

Des narcotiques.

On agit contre la sensibilité, par l’emploi des remèdes narcotiques et des calmants, par l’usage bien dirigé des six choses non naturelles, et par les secours moraux.

Opium et ses préparations.

L’opium et ses différentes préparations forment presque seuls la classe la plus efficace des remèdes narcotiques ou assoupissants. Ce que nous avons dit jusqu’à présent indique assez leur utilité, et les cas dans lesquels ils peuvent convenir, aussi sera-ce plutôt de leur abus que nous aurons à nous entretenir ; car la vue de la douleur est un spectacle si pénible, le désir de la combattre est si grand, que celui qui en prescrit le remède est bien tenté d’être prodigue. Qu’elle soit cependant avare, la main qui donne l’opium, surtout si la douleur est symptomatique (101) , le sujet jeune, robuste, sanguin, les solides tendus, s’il y a turgescence ou acrimonie du sang, saburres dans les premières voies, constipation, phlogose, disposition aux mouvements critiques. Une dose trop forte ou une mauvaise application procurent des nausées, des cardialgies, l’insomnie, l’agitation du sommeil, le délire, la suppression des évacuations et des mouvements critiques ; elles fixent la cause de la maladie ou la rendent plus rebelle, donnent lieu à des métastases ; à des sueurs excessives, au vomissement, aux convulsions, aux ecchymoses, à la rupture des vaisseaux, l’apoplexie et la mort. Longtemps continué et ménagé par degrés on peut en supporter de très fortes doses, mais il affaiblit toutes les facultés intellectuelles ; et développe une sorte de rachitisme que le baron de Tott a fort plaisamment décrit dans ses mémoires sur la Turquie (103) . Aussi pour corriger ses mauvais effets, Galien et Alexandre de Tralles (104) conseillaient-il de l’unir toujours aux plus puissants anti-spasmodiques, tels que le camphre et le castoréum. Magatus (105) voulait qu’on l’associât aux remèdes propres à la maladie ; et beaucoup de praticiens préfèrent à l’opium en nature les sages combinaisons qu’on lui a fait subir dans la thériaque, le diascorium, le laudanum de Sydenham ;ou les pilules de cynoglosse.

Le vin.

Lorsque la douleur est bien aiguë, on peut unir, à son usage interne son application extérieure (106) ; mais celle-ci ne doit point être faite sans méthode ; elle doit être mesurée avec soin si l’on veut se garantir du danger d’une trop forte résorption (107) . Le vin a presque toutes les qualités et tous les dangers de l’opium. Galien le conseillait souvent dans les douleurs des yeux et de la tête ; mais il voulait qu’on lui associât quelque nourriture solide, pour corriger ces effets nuisibles; comme dans le mélange que les Anciens appelaient cyceon (108). Les buveurs de profession savent y trouver un remède à tous leurs maux, et il n’est personne qui n’ait quelquefois éprouvé tout le charme d’une légère ivresse, et combien est profond le sommeil qui la suit (109) . Il peut donc être administré dans tous les cas où l’opium semblerait convenir, et il le serait plus souvent sans doute, s’il était narcotique à plus petite dose. Ses qualités nutritives, stomachiques, et la facilité avec laquelle il passe dans les secondes voies devraient peut-être lui mériter la préférence dans les sujets faibles, maigres, et qui ont besoin d’être soutenus.

Le froid et l’application de la glace.

L’application de la glace ou l’exposition à un air très froid peuvent être comptées au rang des plus puissants narcotiques. Hippocrate (110) conseille les amples aspersions d’eau froide sur las tumeurs des articles et les douleurs sans ulcères. Zacutus Lusitanus (111) a soulagé les plus violentes coliques par l’usage intérieure de la glace et son application sur le ventre ; le même moyen m’a réussi dans de semblables cas , j’ai calmé par lui les douleurs intolérables d’un anévrisme faux, et celle d’un ganglion nerveux sur le pied. Hoffmann (112) a soulagé par d’ample boissons d’eau froide la céphalalgie, les douleurs de goutte, le rhumatisme et les douleurs hystériques. Enfin, tous ceux qui ont voyagé dans le Nord savent combien est grand le penchant au sommeil amené par un froid rigoureux, et combien la mort frappe rapidement les imprudents qui s’y livrent. Nous placerons donc le froid au rang des narcotiques dont on doit user avec le plus de réserve, parce que, plus qu’un autre, il peut produire des résorptions, des métastases, la gangrène ou la mort ; et nous bornerons les cas où il peut convenir aux douleurs venteuses, nerveuses par atonie, ou à celles qui sont avec inflammation légère et matières (113) , comme la chaleur fébrile, un coup de soleil, etc.

Des calmants généraux.

Les remèdes qui ne sont pas calmants, ont des effets moins frappants, mais souvent beaucoup plus prompts que les narcotiques ; ils doivent toujours les précéder, et les remplacer dans les cas où leur emploi serait dangereux ; mieux qu’eux ils calment les douleurs nerveuses, hystériques, les spasmes, les tremblements, l’irritation fébrile ; ils agissent plus immédiatement sur les nerfs, produisent des impressions moins durables, et peuvent être administrés avec plus de sécurité ; les infusions de tilleul, de muguet, de fleurs d’oranger, de valériane, de pivoine, le nitre, le sel sédatif, la poudre tempérante de Stahl, l’éther, la liqueur minérale d’Hoffmann, le castoréum, l’esprit de corne de cerf, les fleurs de zinc, l’assa foetida, le camphre, sont ceux dont on fait un plus fréquent usage.

Des calmants spécifiques.

Nous placerons encore, au nombre des calmants, quelques remèdes qui, sans agir bien directement sur la fibre nerveuse, paraissent calmer spécifiquement certaines douleurs ; ainsi le quinquina guérit les douleurs périodiques ou occasionnées par une fièvre locale ; le mercure, celles qui tiennent à un principe vénérien ; la ciguë et l’aconit, celles que produit le cancer ; enfin Storck et Collin (114) ont prouvé, par nombre de faits, que le camphre et l’extrait de jusquiame avaient quelque chose de spécifique contre la douleur de rhumatisme.

Des six choses non naturelles.

Tous les moments de la vie de celui qui souffre, toutes ses actions, toutes ses pensées doivent être un remède à la douleur.

De l’air.

Que l’air qu’il respire soit doux (115) et chargé d’une chaleur légère ; trop vif ou trop froid il augmente le ton, la sensibilité nerveuse, et rend plus aigus les élancements de la plaie. Trop brûlant, il accable et détruit le courage dont on a besoin pour souffrir ; trop humide, il rappelle les douleurs passées, aggrave celles qui existent, et apprend aux rhumatisants et aux goutteux tout ce qu’ils ont à souffrir des variations des saisons et de l’humilité des nuits. Qu’ils ne redoutent, pas toujours les grandes agitations de l’atmosphère ; la même tempête qui soulève les mers ou renverse les palais des rois, conduit souvent le sommeil sur les yeux de l’infortuné, et la douleur qui le presse semble se taire, étonnée devant ces convulsions de la nature. Plus souvent encore qu’il invoque le souffle léger du zéphyr ; qu’il le cherche surtout dans le silence des champs, loin vive lumière, sous un abri de feuillage, au bord d’un ruisseau qui murmure, et l’œil fixé sur la moisson qu’il balance avec mollesse ; cette vue douce et mélancolique semble enchanter la douleur ; et le sommeil a surpris, dans cette heureuse position, plus d’un ami de la nature. Si le malade ne peut être transporté dans les champs pour en jouir, qu’une adroite imitation l’en dédommage ; parez de fleurs l’appartement qu’il habite ; ménagez-y une douce obscurité ; faites-y entendre le bruit uniforme d’un jet d’eau ; balancez un voile devant ses yeux ; agitez l’air autour de lui, par de légères ventilations ; et que tout le rappelle au silence et au repos.

Des aliments et des boissons.

Les poètes ont dit, en parlant d’un infortuné, ” il vit de sa douleur et se nourrit de larmes “. Cette idée est vraie ; elle s’applique tout entière à celui qui souffre ; il doit être peu nourri, surtout si la douleur n’a que de courts intervalles de repos, car la digestion s’opère mal alors ; la nature, tout entière à la douleur, semble assez occupée par le soin de la soutenir et de la combattre. Donnez peu d’aliments à la fois ; choisissez les de préférence parmi les végétaux ; leur usage soutenu émousse la sensibilité. Le lait rend de grands services, quand il est permis par la nature de la maladie ; il a guéri seul les douleurs les plus invétérées. L’eau pure est la meilleure boisson, surtout en la chargeant d’une légère dose de nitre ; elle prévient des aigreurs, corrige les digestions imparfaites; calme et rafraîchit les nerfs irrités. Le vin ne doit être employé que comme médicament, ou à la dose qui le rend narcotique.

Le sommeil et la veille.

Veillez autour du malheureux qui repose ; éloignez-en le bruit, le tumulte et les insectes ennemis ; que tout ce qui l’entoure soit mis au besoin qu’il a du repos ; chassez le zèle indiscret, la tendresse déplacée ; reculez un remède quel l’heure semble appeler ; le sommeil est celui qui lui convient le mieux ; l’abréger c’est ajouter à ses maux ; c’est changer une guérison contre son espérance. Que son corps repose mollement ; que son lit soit souvent changé ; le pli de rose qui froissait le Sybarite indolent, blesse en réalité un corps brisé par la douleur ; placez dans un lieu plus élevé la partie qui en est le siège (116) ; qu’elle soit immobile, que les voiles qui la recouvrent ne pèsent point sur elle, et qu’ils soient chauds et légers.

Lorsque la dernière heure du sommeil a sonné, occupez-vous des moyens de ramener ce favorable repos ; que l’art agisse alors, et remplisse, par les espérances qu’il donne, l’intervalle qui doit s’écouler jusqu’à son retour. Pour l’assurer davantage, ne craignez même pas de le différer ; en prolongeant la durée de la veille, c’est le rendre plus nécessaire ; et la nature se prête mieux à un repos dont elle a plus senti le besoin.

Le mouvement et le repos.

Pour arriver au même but, ordonnez au malade de se fatiguer quelquefois :qu’il fasse tout l’exercice que lui permettent ses forces et sa sensibilité ; il fortifie les organes et chasse les douleurs légères. Lorsque tout exercice était impossible, Asclépiade (117) faisait bercer le malade dans un lit suspendu ; il avait éprouvé combien cette douce agitation (118) émousse le sentiment de la douleur. L’homme, que frappe un accident subit, agite la partie blessée par des mouvements involontaires, et semble indiquer à l’art le sujet d’une heureuse imitation (119).

Les excrétions.

Ne souffrez point que de trop abondantes excrétions fassent naître la faiblesse ; il faut que le peu d’aliments qu’il prend lui profite ; et de tels accidents troublent la nutrition, procurent des métastases funestes, et peuvent amener la mort. Un état opposé n’est pas moins à craindre, et demande des soins empressés ; il échauffe porte à la tête, produit une fausse pléthore, la fièvre, l’insomnie, augmente la douleur, en fait naître de nouvelles, et amène, à sa suite, une foule d’épiphénomènes qui surchargent la maladie, et retardent sa guérison.

Les passions de l’âme.

Veillez, ah ! veillez surtout sur l’âme de celui qui souffre ; occupez-vous aussi de son sommeil et de repos ; n’y laissez pénétrer que les passions douces et généreuses. Que toutes les pensées qui en sortent, que toutes celles qui y sont reçues parlent espérance et plaisir. La douleur se nourrit de pensées sombres, n’en n’offrez que de gaies ; mettez dans votre conversation ce ton de l’aménité, cet air de l’intérêt qui force votre confiance : ne promettez pas trop, mais au moins promettez ; un doux espoir est l’aliment du courage, et le courage, quand on souffre, est bientôt épuisé (120) . Rappelez à des idées chères ; peignez des temps où l’on fut plus heureux ; découvrez la félicité que promet l’avenir ; offrez-en l’image dans l’exemple connu des mêmes maux soulagés ou guéris. Si l’âme se ferme à ces riantes idées, ne persistez pas trop à en offrir le tableau ; il deviendrait insupportable. Que votre ton devienne plus sévère ; qu’il soit triste alors comme la pensée de celui qu’il faut guérir ; peignez-lui des maux plus cruels que les siens ; peignez-lui le danger de l’accablement ; répétez-lui les mots de courage, de religion, d’un dieu, des devoirs d’un époux, d’un citoyen, d’un père ; attendrissez, assouplissez son âme ; arrachez-en les larmes : osez même y porter quelquefois de plus profondes commotions ; osez y exciter la colère ou la peur ; mille faits ont prouvé (121) que la douleur se taisait devant elles ; mais soyez avares de ces remèdes violents ; soyez prudents dans leur application ; car le poison est bien près du remède.

Les sens.

Enfin, pour émousser cette sensibilité funeste, invoquez tous les sens, flattez l’œil par des objets qui plaisent ou qui l’étonnent ; la vue d’un grand monument, d’une situation pittoresque, d’une spectacle touchant, d’un tableau sublime, d’une statue dont l’art s’honore, peuvent opérer, dans la douleur, une diversion utile. Enchantez-la par d’agréables odeurs, par des mets savoureux ou longtemps désirés ; faites entendre à l’oreille les chants sublimes des poètes, ou la prose non moins belle des Fénelon et des Rousseau ; que les doux sons de l’harmonie prennent le même chemin pour arriver au cœur ; si Amphion sut calmer les tigres en fureur, si Orphée suspendit les douleurs du Tartare, si David apaisa la colère de Saül, croyez que vous n’emploierez pas en vain leur charme séducteur. Athénée s’en servit pour guérir une sciatique ; Théophraste, Aulu-Gelle et Bonnet soulagèrent la goutte ; Sauvages, la migraine ; Pomme et Tissot des accès hystériques. Un organiste en délire fut guéri par un concert ; la musique des camps et le bruit de l’airain qui tonne suspendent la douleur du guerrier, et font germer souvent, dans des âmes timorées, tout le courage des héros. Enfin, profitez de la sensibilité du toucher, pour exciter, sur la peau, de légers chatouillements ; le chatouillement force le rire ; il s’associe à l’idée du plaisir ; il la rappelle en plaçant le corps dans la situation qu’il fait naître ; et cette heureuse illusion est encore un bienfait.

Le lait rend de grands services, quand il est permis par la nature de la maladie ; il a guéri seul les douleurs les plus invétérées. L’eau pure est la meilleure boisson, surtout en la chargeant d’une légère dose de nitre ; elle prévient des aigreurs, corrige les digestions imparfaites; calme et rafraîchit les nerfs irrités. Le vin ne doit être employé que comme médicament, ou à la dose qui le rend narcotique.

Veillez autour du malheureux qui repose ; éloignez-en le bruit, le tumulte et les insectes ennemis ; que tout ce qui l’entoure soit mis au besoin qu’il a du repos ; chassez le zèle indiscret, la tendresse déplacée ; reculez un remède quel l’heure semble appeler ; le sommeil est celui qui lui convient le mieux ; l’abréger c’est ajouter à ses maux ; c’est changer une guérison contre son espérance. Que son corps repose mollement ; que son lit soit souvent changé ; le pli de rose qui froissait le Sybarite indolent, blesse en réalité un corps brisé par la douleur ; placez dans un lieu plus élevé la partie qui en est le siège ; qu’elle soit immobile, que les voiles qui la recouvrent ne pèsent point sur elle, et qu’ils soient chauds et légers.

Lorsque la dernière heure du sommeil a sonné, occupez-vous des moyens de ramener ce favorable repos ; que l’art agisse alors, et remplisse, par les espérances qu’il donne, l’intervalle qui doit s’écouler jusqu’à son retour. Pour l’assurer davantage, ne craignez même pas de le différer ; en prolongeant la durée de la veille, c’est le rendre plus nécessaire ; et la nature se prête mieux à un repos dont elle a plus senti le besoin.

Pour arriver au même but, ordonnez au malade de se fatiguer quelquefois : qu’il fasse tout l’exercice que lui permettent ses forces et sa sensibilité ; il fortifie les organes et chasse les douleurs légères. Lorsque tout exercice était impossible, Asclépiade faisait bercer le malade dans un lit suspendu ; il avait éprouvé combien cette douce agitation émousse le sentiment de la douleur. L’homme, que frappe un accident subit, agite la partie blessée par des mouvements involontaires, et semble indiquer à l’art le sujet d’une heureuse imitation.

Voilà par quels moyens vous émousserez le sentiment de la douleur, en agissant, non sur elle, mais sur les nerfs qu’elle tourmente, sur la sensibilité qu’elle excite, sur l’âme qu’elle déchire ; en modifiant, avec art, la manière d’être et de sentir ; en substituant, à propos, les sensations entre elles ; en remplissant le cœur ; en occupant l’esprit. Vous agrandirez : ainsi le cercle des moyens calmants, et l’art vous devra de nouveaux trophées. Sans doute ils sont nombreux ces moyens, l’ébauche que je viens de tracer peut nous en donner l’idée ; ils sont nombreux, mais la douleur les a souvent vaincu ; que faire alors ?

Moyens pour suspendre ou détruire la vie dans la partie qui souffre.

Quelle digue opposer à son activité funeste ? L’art n’a plus à choisir qu’entre deux extrémités ; il faut suspendre ou détruire la vie, dans la partie qui souffre, ou l’emporter avec le fer.

Pour suspendre ou détruire une sensibilité dangereuse, il faut agir nécessairement sur les organes qui la produisent, c’est-à-dire, sur les nerfs et sur les vaisseaux.

La compression.

La compression est le moyen le plus simple ; elle soulage toujours, en produisant, pour ainsi dire, une défaillance momentanée, dans la partie douloureuse, par la soustraction des sucs qui y porter le sentiment et la vie (122) . L’instinct le plus machinal semble en donner conseil ; la main se porte malgré nous sur le front, pour comprimer la tête, dans la migraine, ou sur la joue pour calmer une douleur de dent (123) . L’homme que presse une colique violente se courbe sur lui-même, ou se comprime le ventre contre le sol ; les mains se portent, avec rapidité, sur le membre qui vient d’être blessé, et l’embrassent, avec force, pour en soulager la douleur. Par une imitation réfléchie de ses mouvements, les Anciens, dans la céphalée, comprimaient la tête par des ligatures qu’ils faisaient porter sur l’artère temporale, ou sur la maxillaire inférieure. Les Assyriens pour circoncire sans douleur, faisaient naître une sorte d’apoplexie, en comprimant les veines jugulaires, au moment de l’opération (124) . La ligature que l’on plaçait au-dessus des membres que l’on amputait, s’appliquait dans la même intention. Van Swieten a soulagé les spasmes les plus violents des extrémités par des bandages appliqués dans toute leur étendue, et Theden a. par le même moyen, rendu à l’insensibilité des ulcères variqueux ou des membres considérablement engorgés.

La compression, faite avec art, peut être d’autant plus utilement employée, qu’elle peut se faire partout, à volonté, et loin du siège de la douleur ou sur le siège même. Ce moyen simple et facile n’a point été assez employé dans l’art, surtout dans les douleurs aiguës inflammatoires, où il semblerait devoir être d’autant plus favorable, qu’en suspendant le cours du sang, vers la partie enflammée; il enlèverait à la douleur un de ses principaux éléments.

La ligature des vaisseaux ou des nerfs.

Mais il aurait toujours l’inconvénient de ne pouvoir s’appliquer à tous les cas, et de ne produire qu’un bien momentané ; en rendant la compression permanente, on tomberait dans l’inconvénient des ligatures qui font naître la gangrène, si on les applique des vaisseaux ou à des nerf principaux, et qui deviennent inutiles dans les cas opposés par la facilitê avec laquelle la sensibilité se rétablit par la voie des anastomoses ; au moins donnerais-je le conseil de n’avoir jamais recours à la ligature da vaisseaux, toujours insuffisante pour calmer la douleur, comme j’ai eu souvent occasion de l’observer, en opérant des anévrismes. Il n’en serait pas de même de la ligatures des nerfs, ou leur section par l’instrument tranchant ; si l’on réfléchit aux paralysies qui suivent certaines luxations du bras et de la cuisse dans lesquels les nerfs ont été contus, à celles qui accompagnent leur section, au soulagement que procure leur division totale, quand elle n’était que partielle, à l’atrophie qui succède dans un membre à la contusion de son nerf principal, ou à des douleurs qui ont longtemps porté sur lui, on concevra qu’il est naturel d’espérer que la compression, la ligature ou la section d’un nerf pareil, pourrait calmer certaines douleurs au-dessus des ressources de l’art ; et j’oserais proposer de paralyser, d’atrophier, de dessécher ainsi, par de semblables moyens, un membre qui porterait un ulcère incurable, un cancer, un spina-ventosa, un anévrisme ou une tumeur anomale dans le même cas ; on éviterait peut-être par là, le danger d’une opération plus grave, ou l’on rendrait au moins supportable une vie toute consacrée à la douleur.

Les caustiques et le feu.

Au défaut de la compression et des ligatures, ayez recours aux agents capables de détruire les nerfs où se développe une si douloureuse sensibilité. Les caustiques et le feu vous en fourniront les moyens (125) ; vous n’y chercherez plus des irritations utiles, mais le calme de la destruction ; vous ne les appliquerez plus loin du siège de la douleur, mais sur la douleur même ; vous ne vous contenterez plus d’entamer les surfaces ; mais vous consumerez jusqu’aux dernières couches irritées. Vous ferez un escarre sec, solide, sous lequel s’établira une douce suppuration, et qui ne vous offrira plus à traiter qu’un ulcère dans sa simplicité ; c’est ainsi que la douleur de dents la plus cruelle, se clame sous l’application de l’aiguille rougie, par laquelle le nerf dentaire est consumé ; que la cautérisation de quelques filets nerveux du petit sympathique a calmé le tic douloureux et des convulsions partielles de la face ; qu’Ambroise Paré arracha Charles IDX à la mort, en brûlant un nerf du bras piqué dans la saignée ; que Marc-Aurèle séverin, Fabrice de Hilden, et beaucoup d’autres que nous avons cités, ont calmé, par le feu, les plus atroces douleurs ; enfin, c’est par le même moyen que j’ai souvent suspendu, comme par enchantement, les douleurs aiguës des charbons les plus malins (126) .

L’instrument tranchant.

L’emploi des caustiques et du feu suppose cependant peu de profondeur dans le siège de la douleur, peu de volume dans les parties qu’il faut détruire, et assez de simplicité dam leur composition, pour qu’on puisse les employer sans danger ; lorsque ces dispositions n’ont pas lieu, la cautérisation ne peut plus être admise ; il faut livrer au fer, qui les sépare du tout, des organes qu’on ne peut plus conserver sans danger ; ainsi, la main de l’opérateur le conduit au centre d’un foyer profond ; les tumeurs qui s’élèvent à la surface du corps sont extirpées ; l’œil carcinomateux est enlevé de son orbite ; la dent cariée, arrachée de son alvéole ; le sein, frappé de cancer, est détaché de la poitrine ; le testicule, au degré du sarcocèle, est enlevé de ses tuniques, et les membres qu’altèrent d’incurables douleurs, sont séparés par le couteau et par la scie, d’un corps auquel ils n’appartenaient plus que par le rapport de la plus funeste sensibilité.

Utilité de la douleur.

Mais, est-ce donc toujours en ennemie qu’il faut traiter la douleur ? L’art doit-il toujours s’armer contre elle ? Non, citoyens ; il n’était pas sans motif ce Possidonius, qui disait, en la bravant, que la douleur n’est point un mal ; privilège des être sensibles, elle importe à l’harmonie de la vie ; elle est un de ses éléments : sans elle, nous ressemblerions à ces corps inanimés, qui semblent braver les siècles ; nous vivons moins qu’eux sans doute; mais notre existence est sentie, et un moment de sentiment vaut une éternité de vie ; c’est la douleur qui nous vaut le plaisir ; la nature la fit, dit Montaigne, pour l’honneur et le service de la volupté (127) ; Socrate, après avoir quitté ses fers, jouissait de la démangeaison que leur pesanteur avait causé; il se réjouissait à considérer l’étroite alliance de la douleur et du plaisir ;. l’homme qu’on vient de délivrer de la pierre, la femme qui devient mère, sentiraient moins leur joie s’ils l’avaient achetée par de moins vives douleurs ; et j’ai souvent appris de ceux à qui je venais de faire une opération cruelle, que rien n’est délicieux comme l’heure de sommeil qui la suit.

Non, la douleur n’est point notre ennemie, et ce fruit amer de la nature, cache le germe d’un grand bienfait ; c’est un effort salutaire, un cri de la sensibilité par lequel notre intelligence est avertie du danger qui nous menace ; c’est le tonnerre qui gronde avant que de frapper ; c’est le cri du bâtiment qui menace ruine ; sentinelle vigilante, sans elle la mort s’avancerait sur nos têtes, avant que nous l’eussions soupçonnée ; amie sincère, elle nous blesse pour nous servir, et la médecine imite chaque jour, avec succès, ses irritations salutaires ; unie au spasme (128) , elle diminue la pléthore, dissout les engorgements, chasse les humeurs hétérogènes ; fixée sur la tête, elle produit une hémorragie ou un vomissement salutaire. La poitrine lui doit souvent l’avantage de se débarrasser par d’abondantes expectorations (129) ; les maux de ventre, les coliques, le choléra morbus, sont utiles pour chasser des humeurs accumulées (130) . Lorsque, sous le nom de goutte, elle vient assiéger la vieillesse, elle la protège contre toute autre infirmité, et lui promet longue vie. Enfin, quand, à nos derniers moments, la douleur semble épuiser sur nous ses traits les plus aigus, elle nous sert encore à moins regretter la vie, et nous fait voir, comme un bonheur, l’asile de l’éternel repos.

 

Conseils aux jeunes médecins.

Ô vous pour qui j’ai crayonné cette faible esquisse de la. douleur, élèves dans le plus beau des arts, que l’étude de ce sentiment pénible soit l’objet constant de vos méditations et de vos travaux. Songez que la douleur est le fardeau le plus pesant dont nous ait chargés la nature ; qu’elle empoisonne toutes les joies, toutes les félicités ; que personne ne veut la supporter longtemps ; que ce sera toujours en raison du plus d’empire que vous aurez sur elle que vous recueillerez de vos concitoyens l’admiration, le respect, et la reconnaissance plus douce qu’eux. Ne l’appréciez jamais parce qu’elle vous paraît être, mais par ce que le malade semble souffrir ; il n’est point de petite douleur pour celui qui souffre, et chacun veut être plaint. Gardez-vous de croire à toutes les promesses qu’elle enfante (131) ; invoqués comme des dieux, au milieu du danger, vous serez souvent oubliés comme eux ; imitez-les alors, et contents du bien que vous aurez fait, payez-vous par son souvenir. Lorsque vous armerez votre main du fer de la douleur, prenez toujours conseil de votre cœur ; lui seul vous apprendra l’art de la rendre légère ; unissez les accents de la consolation aux cris d’une opération cruelle ; le son de votre voix, dans ces moments affreux, et le doux nom de l’espérance, sont le premier baume de vos blessures. Lorsque, moins heureux, il vous faudra rester spectateurs impuissants de la douleur, n’offrez pas sèchement la triste patience ; faites-la supporter par le langage du cœur ; songer que le malheureux qui souffre est avide d’illusions, et que vous les lui devez, puisqu’il vous les demande ; enfin, quels soient les chagrins de votre état, ou les injustices dont on vous abreuve, soyez toujours les bienfaiteurs des hommes, et croyez qu’un titre aussi beau doit faire oublier bien des peines.

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