Lasouffranceetladouleur


La Souffrance et la Douleur

Suffering and pain


Francis Carrette Descarpentries[1]Photographie 1, Gilles Branche[2]

[1] Psychiatre, Chef de Service de Pédopsychiatrie, D.E.S.S. d’Éthique Médicale et Hospitalière, D.E.A. de Philosophie option Éthique Médicale, Centre Hospitalier de Meulan-les-Mureaux.

[2] Praticien Hospitalier, Responsable de l’Unité Mobile de Soins Continus et de Lutte contre la Douleur, Centre Hospitalier de Meulan-les-Mureaux.


Tirés à part : F. Carrette Descarpentries,
[1] Centre Hospitalier de Meulan-les-Mureaux, Rue du Fort, 78250 Meulan. Email f.descarpentries@noos.fr


Cette saynète a été jouée par ses auteurs en préambule d’une intervention de Monsieur Éric Fiat, philosophe, sur le thème éponyme, à une des réunions de l’Espace Éthique du Centre Hospitalier Intercommunal de Meulan-les-Mureaux.



La Souffrance :

Ô toi, La Douleur, pour qui te prends-tu ? Tu ne serais rien sans moi, La Souffrance. Que serait une vulgaire douleur physique sans la peur de la mort, la crainte du handicap, l’angoisse de la mutilation ?


La Douleur :

Certes, j’admets que tu m’aides bien souvent. N’empêche que c’est moi que les gens craignent par-dessus tout. C’est par la peur que j’inspire, moi, La Douleur, qu’ils se déclarent parfois pour l’euthanasie et craignent par-dessus tout la maladie. Ce n’est pas par peur d’avoir peur ou d’être angoissé, ou de je-ne-sais-quoi de métaphysique. Non, La Souffrance, tu n’es que mon artefact. C’est moi, La Douleur, qui ai le pouvoir de faire peur aux gens et de faire mal aux gens.



La Souffrance :

Penses-tu vraiment être autre chose que ma partie émergée ? Ma pauvre Douleur. Même le verbe que tu inspires m’invoque : les gens craignent de souffrir, ils n’ont pas peur « de s’endolorir, ou dedoloriser ». Tiens ! tu n’as même pas de verbe à toi toute seule.



La Douleur :

Peut-être, mais moi j’ai des consultations pour moi toute seule, partout ils tentent de lutter contre moi, partout naissent des consultations anti-douleur, toi tu n’as pas de consultations anti-souffrance !


La Souffrance :

Mais tu te trompes, j’en ai partout, et depuis toujours… Dans les églises, dans les sectes, chez les voyantes, chez les psy, et même dans les cours de philosophie…



La Douleur :

Et alors ?


La Souffrance :

Quand tu auras mené autant de personnes que moi au suicide, tu pourras gloser. Pauvre Douleur… Une simple molécule de morphine peut t’anéantir. Quant à moi, pour me repousser, tous les traitements psychiatriques n’y suffisent point. D’ailleurs les psychiatres ne s’occupent que de ceux que je rends fous. Pour la plupart des gens j’agis dans l’ombre, j’ourdis, je manipule, je trame en secret, dans leur esprit, dans les tréfonds de leur âme. Et ils tentent de me fuir sans même le savoir par des moyens des plus inventifs… Tiens, par exemple, j’ai longtemps réussi à leur faire croire qu’il ne fallait pas te repousser et que tu étais rédemptrice ou salutaire. Tu devrais m’en remercier.



La Douleur :

Ô Souffrance comme tu es torturée ! Point n’est besoin d’esprit ou d’âme pour souffrir. Tiens, par exemple, j’aime m’en prendre aux bébés, car ils ne le peuvent point dire, et les adultes ont longtemps pensé qu’ils ne souffraient pas.


La Souffrance :

C’est bien de toi, d’insinuer que les bébés n’ont guère d’esprit. Que crois-tu ? Moi aussi, je m’en prends aux bébés…



La Douleur :

Qu’est-ce qu’une angoisse, sans son cortège de douleurs ?



La Souffrance :


Qu’est-ce qu’une douleur sans son cortège d’angoisses ?



La Douleur :


Je ne souffrirai plus longtemps tes sarcasmes méprisants.



La Souffrance :


Cesse tes doléances. Ne vois-tu donc pas que si nous sommes si puissants, c’est que nous marchons ensemble depuis toujours ? Mais ne t’y méprends ! Tu peux disparaître. Moi pas. Même s’il n’a point mal, l’homme peut être mal. J’accompagnerai l’homme à jamais.



La Douleur :


Mais moi si je m’éclipse, je reviens toujours, un jour ou l’autre, tôt ou tard. Et cela te sert bien, n’est-ce pas ! Ne serais-tu conscient de ta propre nature ? Cesse de prétendre parler pour ceux qui souffrent, et écoute plutôt le Patient, mais aussi, et dans ce dessein même, le Philosophe. Peut-être t’éclaireront-t-ils sur ce que nous sommes toi et moi.

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